Investiture de Obama I: Jon y était...
Journal de Montréal
Le présent, en premier lieu, c'était Aretha Franklin, qui est venue interpréter My Country, ' Tis of Thee, une oeuvre aux racines séculaires. Ne passant jamais inaperçue en temps normal, la reine de la soul était affublée d'un chapeau orné d'une boucle surdimensionnée pour cette performance.
Se servant avec parcimonie de son héritage gospel, madame Franklin a apporté émotion dans son interprétation, poussant la note là où il fallait, mais sans surcharger, ce qui était une bonne idée dans le contexte d'une cérémonie solennelle offerte par un froid de canard.
Le passé, ici, c'est qu'Aretha Franklin était la grande amie de Sam Cooke, qui a écrit en 1963 A Change is Gonna Come, composition qui est devenue après son assassinat, en 1964, l'une
des chansons porteuses du mouvement noir mené par Martin Luther King. Bettye LaVette et Jon Bon Jovi ont interprété A Change is Gonna Come dimanche, durant le spectacle We are
One, preuve de la pérennité de l'oeuvre. De voir Aretha Franklin auprès du président, hier, représentait un puissant symbolisme.
L'autre moment fort fut l'interprétation de Air and Simple Gifts, une oeuvre classique orchestrée par John Williams sur les bases de Simple Gifts, d'Aaron Copeland. La pièce a été interprétée par un ensemble qui comprenait les musiciens de réputation internationale Yo-Yo Ma et Ithzak Perlman.
Le président Obama s'est retourné pour regarder l'ensemble et il a ensuite fermé les yeux pour mieux apprécier la musique qui flottait au-dessus de la marée humaine. Là, passé et présent liaient les cultures.
John Williams, arrangeur américain, est aussi le créateur de la musique de Star Wars. Culture populaire, donc. Le violoncelliste Yo-Yo Ma est né en France de parents chinois qui ont immigré aux États- Unis lorsqu'il avait quatre ans. Lui, il représentait l'immigré américain.
Quant à l'Israélien Ithzak Perlman, violoniste légendaire, il réside maintenant aux États-Unis, mais il est né à Tel-Aviv. À sa naissance, en 1945, la ville était sous mandat britannique et était occupée autant par des Arabes que par des Juifs, deux ans avant la naissance d'Israël.
Aucun doute. Hier, le symbolisme était aussi puissant que la musique.
Samedi 17 janvier
Park Slope, Brooklyn, New York : "L'élection d'Obama est liée à mon destin"
Je suis née au Bénin, le pays d'Afrique de l'Ouest d'où sont partis la plupart des esclaves vers l'Amérique, et j'ai décidé de m'installer à New York en 1998 pour accomplir mon rêve de petite fille : chanter avec les artistes noirs américains dont la musique avait bercé mon enfance. Mais je me suis vite rendue à l'évidence : il serait difficile de travailler avec des stars afro-américaines qui parlaient tout le temps de l'Afrique, mais n'avaient pas envie d'en savoir plus.
Ainsi, j'ai l'impression que l'élection de Barack Obama est liée à mon destin. A l'annonce des résultats, ma fille, Naïma, métisse comme lui, a pleuré de joie pendant une heure. Il fallait absolument que j'aille à Washington ! Et dès le lendemain, je reçois des invitations à chanter dans les fameux balls (les "bals"), puis un e-mail officiel me conviant à la cérémonie d'investiture. Tous mes amis sont jaloux !
Dimanche 18 janvier
Washington : la communauté des immigrés africains au "Ball"
Il neige à New York. Nous partons tôt pour arriver à temps à Washington pour le grand concert "We Are One" produit par la chaîne HBO au pied du Lincoln Memorial. Le show se passe comme pour les Oscars : des acteurs célèbres comme Tom Hanks présentent et les superstars chantent, dans une combinaison d'artistes noirs et blancs : James Taylor avec John Legend, la chanteuse de soul Betty Lavette avec Jon Bon Jovi. Le thème, c'est le consensus. Garth Brooks, le roi de la country, chante avec une chorale de gospel ! Un moment me touche particulièrement : l'acteur Samuel L. Jackson explique que Rosa Parks, la militante des droits civiques, avait senti la force de ses ancêtres africains en refusant de céder sa place dans le bus en 1955.
Beyoncé Knowles monte sur scène pour le grand final, mais je dois courir me préparer pour mon premier ball ce soir ! Je chante à l'African Diaspora Inaugural Ball dont les profits iront à la fondation Batonga pour l'éducation des filles en Afrique (créée en 2006 par Angélique Kidjo, son mari, Jean Hébrail, et deux avocats). La communauté des immigrés africains de première et deuxième générations est venue de tout le pays, célébrer la victoire d'un président dont le père est kényan. Soudain, c'est à la mode d'être d'origine africaine. Les femmes sont très élégantes ; Ishmael Beah, l'ancien enfant soldat de Sierra Leone (auteur du Chemin parcouru, éd. Presses de la cité) devenu écrivain superstar, discute avec Donald Payne, un parlementaire, farouche défenseur de l'Afrique au Congrès. La salle chante avec moi, acquise. On me promet 10 000 livres d'école pour ma fondation.